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Liberté, destin, strategies

Le terme de stratégie jette un pont entre la liberté individuelle et les contraintes de groupe. Il équilibre deux points de vue extrêmes, celui de l’homme économique, parfaitement rationnel, capable d’optimiser à chaque instant son utilité et celui du déterminisme absolu où le sujet devient une marionnette aux mains de forces productives sociales ou cosmiques.

Le dernier livre de Norbert ELIAS, consacré à MOZART, illustre bien le second point de vue : comme le père du musicien dépense toute son énergie pour le jeune prodige, ELIAS note : « on ne peut guère reprocher à Léopold MOZART d’avoir tout misé sur une seule carte, qui à examiner les choses de plus près, ne lui offrait guère de chances: il n’en avait pas d’autres à jouer. » Bloqué dans son ascension sociale, conscient de sa valeur, mais aussi de ses limites, à la limite de la gène pornos financière, isolé à Salzbourg sous la coupe de petits princes-évèques arrogants, mesquins et paternalistes, Léopold n’avait pas d’autre choix que de parier sur son fils. La démonstration d’ELIAS aboutit à une stratégie « fatale », c’est-à-dire inévitable, qui ne mérite le terme de stratégie que pour l’illusion qu’elle procure à Léopold ou à tout observateur superficiel.

Le philosophe Clément ROSSET donne plusieurs exemples de fatalités analogues où il décèle le choc de la réalité dans sa placidité, dans son « idiotie » écrit-il. Entre autres, cette fable d’Esope qu’il cite in extenso :

« Un vieillard craintif avait un fils unique plein de courage et passionné pour la chasse: il le vit en songe périr sous la griffe d’un lion. Craignant que le songe ne fut véritable et ne se réalisât, il fit aménager un appartement élevé et magnifique et il y garda son fils. Il avait fait peindre, pour le distraire, des animaux de toute sorte parmi lesquels figurait aussi un lion. Mais la vue de toutes ces peintures ne faisait qu’augmenter l’ennui du jeune homme. Un jour, s’approchant du lion : « mauvaise bête, s’écria-t-il, c’est à cause de toi et du songe menteur que mon père m’a enfermé dans cette prison pour femmes. Que pourrais-je bien te faire ? » A ces mots, il asséna sa main sur le mur pour crever l’oeil du lion. Mais une pointe s’enfonça sous son ongle et lui causa une douleur aiguè et une inflammation et aboutit à une tumeur. La fièvre s’étant allumée là-dessus le fit bientôt passer de vie à trépas. Le lion, pour n’être qu’un lion de peinture, n’en tua pas moins le jeune homme, à qui l’artifice de son père ne servit de rien. »

La stratégie est toute aussi fatale au chasseur qu’au père de MOZART. Elle ne découle pas d’un geste sans rapport avec le destin, mais au contraire d’un geste qui précipite le destin en lui donnant son sens. Si le jeune homme plein de fougue avait négligé le songe de son père, il aurait peut-être été dévoré par un lion au cours d’une chasse. On se serait souvenu du songe prémonitoire somme toute très banal. On aurait parlé d’accident, ce qui signifie l’inverse du destin. Un léger geste de côté, un caillou sous le sabot d’un cheval, le jeune homme roule à terre, le lion bondit et lui rompt l’échine. Imprévu médiocre en comparaison de la soigneuse préparation que décrit la fable. Le jeune chasseur est longuement enfermé dans un appartement spécialement aménagé. Sur les murs, on a méticuleusement peint un lion. Il le nargue et il meurt, non pas d’un coup de patte nonchalant, mais lentement empoisonné. Loin de négliger les individus, le déterminisme les place précisément en situation. Metteur en scène tatillon, il ne laisse ni hasard, ni liberté à ses acteurs, même quand il leur donne l’illusion de jouer la scène qu’il a écrite, pour mieux s’emparer d’eux et de leur mise à l’issue de la partie. Le destin, unique échappatoire chez Norbert ELIAS où l’individu Léopold fournit prétexte à montrer les rouages de la société, devient l’unique réalité dans la fable d’Esope, où il donne un sens à ce qui n’aurait pu être qu’accident. Jusqu’au songe, le jeune homme chassait les lions, ensuite, il les provoque….

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La vie privée elle-même participe à ce principe. Que signifie « privé », sinon échapper aux regards publics. L’individu commence à exister comme volonté à partir du moment où il échappe aux yeux des autres pendant le court instant où il peut choisir son déguisement. Comment par exemple expliquer la désaffection que connaît actuellement le mariage, sinon par le désir des individus de dissimuler leurs intentions réelles en ce qui concerne la constitution d’un groupe familial ? La première des stratégies familiales consiste donc à échapper à une détermination par l’extérieur, à une catégorisation, et ainsi à en éviter les effets toujours menaçants. De ce point de vue, l’indétermination même du terme de famille rend de grands services. dans le langage courant, on ne sait jamais sans le contexte si la personne parle de son ménage, de sa cellule d’origine, de son noyau familial, de sa parentèle, voire de l’ensemble de ses apparentés.

Une telle conduite n’est pas favorable à l’équilibre général des économistes, ou à celui de la théorie des jeux. Elle entraîne ce que certains qualifient d’effets pervers, ou plus généralement tous les phénomènes attachés à la rationalité telle que A. ORLEANS l’étudie actuellement : si certaines informations boursières sont remplacées par des rumeurs, ou si l’on ajuste son comportement autant sur celui d’un proche que sur des analyses objectives, les cours de bourse peuvent flamber ou s’effondrer sans relation avec la valeur des firmes concernées. Il est de bon ton de déplorer l’absence de transparence, source de ces désajustements, sans supposer que ce déficit puisse être volontaire. Les entreprises, pourtant, multiplient comme les individus le secret de leur situation et de leurs projets, si bien que tout appel à une meilleure information pour corriger l’évolution ne rencontre aucun écho.

Le développement du secret permet en effet à chacun, particulier, famille, entreprise, ou Etat, d’élargir la sphère de son action possible en rendant plus vagues, donc plus inefficaces les réponses des autres à une éventuelle initiative. Loin d’être un défaut du système d’information, cette stratégie de la dissimulation crée l’espace où se développeront ensuite ce que l’on appelle souvent, justement, des stratégies. Sans un tel lieu, toute action sera devinée à l’avance et contrée à peine commencée. La société, comme celle du Panopticon de J. BENTHAM, ressemblera à un gigantesque pénitencier.

L’existence de cet espace a une autre signification : il constitue un entre-deux entre l’individu ou le groupe et ceux qui en sont extérieurs, une médiation entre l’individu et le global. Le magicien qui pratiquait la divination réalisait de cette manière la soudure entre le microcosme et le macrocosme, leur feed-back, serait-on tenté d’écrire en termes actuels. Le théoricien des jeux, une fois qu’il a établi sa matrice, peut faire jouer à deux volontés individuelles un rôle sur le système global aussi fort que le déclenchement d’une guerre atomique. Dans les deux cas, l’individu accède à une action sur l’univers, dans la mesure où il s’est constitué un espace qui échappe à la prise des autres.

On peut alors se demander ce que peuvent signifier des termes comme « stratégie migratoire » ou « stratégie familiale », voire « stratégie résidentielle ». Ils sont employés pour décrire les enchaînements des actions individuelles dans des domaines particuliers, sous la forme de choix parmi un ensemble connu d’actions possibles et de contraintes. C’est une réification utile pour éclairer la diversité des conduites, mais elle laisse dans l’ombre le fait qu’en agissant, les hommes ne s’opposent pas à des choses, mais à d’autres hommes ; ne s’appuient pas sur des ressources, mais cherchent des aides et des alliés.

Prenons par exemple le fait souvent observé que les jeunes couples vivent à proximité de l’une au moins des deux familles d’origine. Certains sociologues ont expliqué cette décision pour des raisons fonctionnelles : la proximité faciliterait un échange de services entre les jeunes et leurs parents. En échange de présence et d’affection, les parents aideraient matériellement leurs enfants en train de s’établir. Il est curieux de constater que ceux qui n’ont jusqu’alors vu dans l’enfant qu’un coût pour les parents lui trouvent un avantage lorsqu’il est parti. Cette contradiction entre natalisme et familialisme n’a d’ailleurs pas grande importance, car les enquêtes ne mettent pas en évidence des flux nettement plus élevés lorsque les deux groupes résident à proximité. En revanche, si l’on interprète la localisation des jeunes couples en termes de construction d’un espace d’action autonome, on comprend mieux la situation. Pour les jeunes couples, les parents constituent des sources d’information et d’alliance autant que des ressources mobilisables au jour le jour. Ils élargissent donc les possibilités d’action du jeune couple. Ne voir dans le dispositif que quelques échanges immédiats, c’est adhérer à la théorie de la nécessité où chaque l’individu lutte pour sa survie. C’est au fond nier que les jeunes couples aient une stratégie ; pris à la gorge, ils n’ont d’autre choix que de rechercher l’aide de leurs parents. Il est préférable de voir dans la recherche d’un voisinage, un des moyens d’ouvrir le jeu, donc les éventuelles actions et tactiques que le jeune couple décidera. La première et peut-être la seule véritable stratégie consiste à élargir la possibilité de ces stratégies « familiales » ou autres qui ne sont plus que tactiques, voire mécaniques, dans leur déroulement ultérieur. Comme souvent dans le langage, on a confondu sous le vocable de stratégie, la nature des opérations et leur résultat. De même que la démographie désigne à la fois l’état d’une population et l’étude de ces états, la stratégie recouvre aujourd’hui la description des modalités d’action en même temps que les conditions de leur possibilité. De même qu’il n’y a pas de démographie possible de tel ou tel pays, sans qu’une Démographie en définisse les règles, il n’y a pas de stratégies particulières sans référence à la stratégie tout court.